Portrait de l’artiste à l’heure du suicide
C’est soir de Saint-Sylvestre à Ostende, c’est soir de fête, un soir de fête comme n’importe quel soir de fête (visages masqués, lumières, pétards, musique, confettis …).
Dans un hall d’hôtel, chacun, par la force de l’habitude, s’apprête à passer la soirée de la manière qui convient. Le portier, un porteur engagé pour la circonstance, une habituée qui boit et rit sans retenue, des clients parés pour la fête, allant et venant, rentrant et sortant… Un lieu plein de malentendus.
Survient celui que personne n’attend, l’acteur, d’ordinaire un habitué des hôtels, antichambre du Théâtre. Et alors ? Il y a longtemps que la société, n’est-ce pas, qui sait se prémunir contre toute attente extraordinaire s’est aussi prémunie contre les dérives artistiques au profit du divertissement. Et l’artiste a plongé dans une solitude où il n’y a que les choux-fleurs pour se dire bonne nuit.
Mais ce soir, au contraire, le vieil acteur a rendez-vous avec un directeur de théâtre, c’est ce qu’il dit, pour un grand projet de spectacle, Shakespeare, King Lear, pour une victoire sur lui-même, lui qui a refusé toute sa vie la littérature classique par haine du classicisme (l’opinion publique du classicisme) au point de voir sa carrière détruite par des sénateurs.
Comme un terroriste de l’art.
Le monde veut de la distraction mais il faut le perturber le perturber le perturber ! - Minetti
Ce soir de Saint-Sylvestre, il attend dans un hall d’hôtel à Ostende. Il remet en jeu sa vie, il dégoise, il éructe et de quoi parle t-il ? De Shakespeare, un classique pour une fois ; de son Art, sous le regard de ceux qui se fichent bien de ce qu’il raconte et qui attendent la fin de la tempête.
Une tempête de neige, bien réelle, s’est levée au dehors. Il y succombera.
Quand vous transportez Lear un peu partout
et que personne ne comprend Lear
et que personne ne comprend Shakespeare
et que personne ne comprend l’acteur
qui joue Lear
c’est de la folie - Minetti
Écrite en 1976, la pièce de Thomas Bernhard semblait s’adresser particulièrement à la société autrichienne. Mais aujourd’hui ?
Celui qui est conséquent avec lui-même
est voué à l’anéantissement social - Minetti
En France, après plusieurs décennies d’entreprise culturelle ayant organisé et structuré le spectacle et la condition des artistes, il se pourrait, si on n’y prend garde, qu’on soit tout près de refaire l’expérience d’un certain classicisme, garant d’un art rassurant et patrimonial, qui trierait le grain et l’ivraie. Tandis que Thomas Bernhard affirme à l’inverse : l’artiste ne devient le véritable artiste que lorsqu’il est parfaitement fou.
Nous ne devons pas capituler
pas capituler
Si nous cédons
tout est fini - Minetti
Guy Lavigerie et Patrick Michaëlis
Minetti est la septième pièce de Thomas Bernhard, écrite en 1976 après la rencontre avec Minetti, immense acteur d’Outre-Rhin… qui deviendra l’acteur favori de l’auteur.
C’est bien à lui que la pièce est dédiée, pour lui qu’elle est écrite. Mais elle n’est pas véritablement biographique, on peut plutôt y trouver les éléments d’une biographie intérieure. Il s’agit de l’Acteur, d’un certain type d’acteur, l’artiste en fureur…, qui peut représenter la quintessence de l’humanité dont Bernhard fait habituellement le portrait.
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