Thekla - (…) J’ai voulu appeler, mais tout à coup j’ai eu peur que tu ne sois plus toi, si je te tirais de ta mélancolie en te faisant signe. Pendant un moment, c’est un étranger qui se tenait là.
Anton - Je ne me souviens pas.
Thekla - C’est bien que tu ne sois plus assis sur l’armoire.
La femme d'Anton, Thekla a renoncé à sa carrière de pianiste et subit les humiliations de sa seule élève. Sa belle-mère manigance, avec son amant, de s’accaparer les actions de terrains constructibles dévastés par la guerre, que son patron, entrepreneur peu scrupuleux, envisage de transformer en complexe industriel. Le patron en question se suicide et vient hanter son quotidien. C’est dans ce noir quotidien que, peu à peu, Anton sombre dans la folie...
Marius von Mayenburg est un auteur d’après la chute du mur. Avec une force poétique ravageuse, il signe avec Eldorado une œuvre politique sur le délitement des relations humaines et l’explosion sociale au sein de nos sociétés contemporaines. Ses personnages, définis dans la hiérarchie sociale, sont ici, comme surpris dans l’espace intime du cercle familial pour révéler les souffrances cachées et les névroses de nos sociétés modernes.
Autour du texte
Depuis la chute du mur de Berlin, le libéralisme s’est naturellement imposé comme le seul modèle garantissant à chacun la liberté et le progrès. Le profit et la concurrence sont devenus les moteurs indispensables du développement économique et de l’épanouissement individuel. Quand nous ne décidons pas de ce que nous allons ou non consommer, nous sommes nous-mêmes soumis aux règles du marché : redoutant d’être mis à l’écart, nous luttons pour rester performants et trouver les moyens de nous vendre.
Au-delà de son propos, le texte frappe par sa précision et sa minutie. Chaque mot semble choisi pour être indissociable de la situation et du personnage. L’auteur s’appuie autant sur les mots que sur les silences. Il y niche des souffrances impossibles à exprimer. L’implicite est un cri de détresse, un moyen pour le personnage de se trahir. Dans cette œuvre littéraire singulière, Marius von Mayenburg déploie une langue mystérieuse et ciselée. Il retranscrit une part d’indicible, de secret des relations humaines. La brutalité des mots, l’irrationalité des comportements dépassent le quotidien, transgressent le naturel pour mettre à jour des figures symboliques du monde moderne.
Olivier Lopez
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