Il faudrait ne pas avoir à se justifier quand le désir vous prend d’entreprendre un détour par les classiques. La nécessité de retrouver, de loin en loin, comme des balises sur le chemin, la mémoire de ce qui nous fonde, devrait suffire pour toute justification.
Dans ce pays-ci, quand on s’intéresse au théâtre, il est difficile d’échapper à Molière. Pourquoi s’en plaindre ? On a vu des auteurs plus maladroits… Mais en même temps, on se trouve toujours saisi d’une répugnance étrange lorsqu’on s’attaque à ce monument national, comme s’il ne pouvait être que l’objet d’un unanimisme plat. Molière, l’épuisé du commentaire scolaire, le passage obligé de la culture française… Comment, avec cela, faire du théâtre aujourd’hui ? Pourtant, dans le même temps, nous savons qu’il y a là, dans cette œuvre apparemment si rebattue, quelque chose qui nous travaille. Quelque chose d’extrêmement trouble, pour ne pas dire de franchement suspect, quelque chose qui a à voir, justement, avec le sentiment national. Qu’est-ce que cela veut dire, être Français ? Et au nom de quoi devrions-nous laisser cette question à l’extrême droite ? S’attaquer à Molière, c’est aussi affronter cela, une certaine tradition de la pensée française, qui engendra les Lumières et la Révolution. Cet héritage, nous avons le droit de le revendiquer, non pas pour le célébrer béatement, mais pour en inventer un usage pour aujourd’hui. La question qui nous occupe n’est donc pas de démontrer que Molière est valide de toute éternité, et pour les siècles des siècles. C’est plus simplement de dire que nous refusons d’abandonner la mémoire et le patrimoine à nos ennemis. Notre problème ne commence pas par de tout temps Molière… . Il commence par Molière, qu’est-ce qu’on peut faire avec ?
Benoît Lambert
Alceste rêve d’un autre monde, rêve de justice, de transparence et de vertu. Il tempête et ses imprécations ne nous laissent pas en repos. En laissant les salons, les perruques, les robes à crinoline, les rubans verts… Benoît Lambert met en valeur la langue de Molière qui traverse des corps d’aujourd’hui pour nous toucher encore et met en scène un groupe d’amis qui refait le monde à l’infini. Et si Alceste est celui qui n’aime pas l’humanité, c’est grâce à elle qu’il éprouve ses limites, c’est en son sein qu’il est homme.
Qu’est-ce que les autres aiment tant chez Alceste, qui peut les émouvoir quand il est là, mais les faire rire aussi bien quand il est absent ? Quelle est cette chose qui les touche tant et qu’ils oublient, aussi, parce que – comme on dit – la vie continue et qu’il faut bien la vivre ? Ceci sans doute : la capacité de s’indigner encore, d’éprouver violemment sa propre limite, cette vigilance dont on sait parfois qu’elle nous fait défaut. Oui, même s’il se trompe, même s’il exagère, même s’il s’aveugle, Alceste rappelle à tous qu’il est essentiel d’éprouver ses limites, sauf à accepter de se transformer en salaud ou en collabo…
Benoît Lambert
|